Archive pour décembre, 2014

LES BOULES DE PAIN

 

13 décembre 2014.

Ce texte original a obtenu le 3eme prix du concours de nouvelles organisé par la médiathèque Georges Sand de Moirans (38)  sur le thème de la Grande Guerre 

Droit de reproduction réservé.

          En ce mois de mars 1915, le 341e régiment d’infanterie est dans le secteur de la Woëvre depuis quatre mois. Un secteur qualifié de calme, ce qui hélas ne se vérifie pas tous les jours. Un soir, vers 22 heures, une équipe de six sapeurs est montée en première ligne pour effectuer des travaux en avant de nos tranchées. Il s’agissait de renforcer un réseau de fils barbelés qui avait été endommagé par les tirs d’artillerie allemands. L’adjudant Scarro, notre chef de section, dut fournir une patrouille de protection. C’est mon ami Louis, l’Aveyronnais, qui s’est porté volontaire, pour cette mission ; il est donc parti dans la nuit avec deux hommes de son escouade en direction du vallon. Ils ne sont pas allés bien loin, une fusillade s’est déclenchée apparemment sans raison, Louis et un de ses hommes ont été tués, tous les autres sont revenus indemnes, ramenant les corps mais sans avoir effectué les travaux. Sans savoir pourquoi, durant plus d’une heure, les hommes se sont copieusement arrosés. La folie semblait s’être emparée de notre secteur, chacun redoutait un assaut imminent de l’ennemi qui n’a pas eu lieu et les officiers eurent beaucoup de mal à faire cesser le feu. Ce n’est que vers minuit que le calme est retombé sur le bois.

Une fois de plus, cet incident prouve qu’il ne faut pas trop se fier au calme relatif de nos positions. En quelques minutes, le front peut s’embraser sans raison apparente, causant presque toujours des pertes inutiles. Tout ça me rappelle l’incroyable histoire de Hans, d’Albert et des boules de pain.

C’est Albert qui nous la raconte :

          « Je ne me souviens plus exactement quand tout a commencé. Nous étions au cœur de l’hiver, vers la fin du mois de janvier 1915. À cette époque, nous occupions les tranchées de première ligne trois jours durant, puis nous passions en deuxième ligne les trois jours suivants et enfin nous descendions au repos dans les ruines du village détruit de Laheymex. Ce rythme de relève nous parut vite monotone et l’inconfort de nos abris usait nos organismes.

Alors qu’on nous avait annoncé le froid, c’est la pluie qui s’était installée et durant plus de dix jours, elle était tombée de façon ininterrompue. Dans les boyaux et les tranchées nous avions parfois de l’eau jusqu’aux genoux. Dans nos gourbis, creusés de part et d’autre de la tranchée, le goutte à goutte permanent qui tombait du plafond avait fini par tout détremper. Nous avions bien tendu des toiles de tente entre les poutres et posé des caillebotis sur le sol, rien n’y faisait, l’eau était partout.

Un matin, il devait être huit ou neuf heures lorsqu’enfin la corvée de jus arriva. Les deux hommes étaient méconnaissables, ils étaient partis de la popote de la compagnie vers sept heures alors qu’il faisait encore nuit, ils avaient dû se perdre, progressant dans les boyaux devenus des fleuves de boue et de glaise. À l’arrivée, le café était froid et il n’en restait plus guère dans les bouteillons, quant aux boules de pain reliées entre elles par une grosse ficelle, elles étaient pour le moins détrempées et maculées de boue. Les deux hommes de corvée se virent affubler de tous les noms d’oiseaux et Jeannot dit le Marseillais leur aurait volontiers mis son poing sur la g…, si nous ne l’avions retenu, les traitant de « planqués, d’embusqués, de gros plein de soupe … », leur promettant de les retrouver dès que nous descendrions au repos.

La distribution eu lieu entre les hommes de l’escouade, un peu de jus et un peu de pain furent sauvés. Les boules pain détrempées furent déposées sur la banquette de tir. Heureusement, le repas de midi nous parvint dans de meilleures conditions, nous faisant oublier la déconvenue du matin, d’autant que le pinard pour une fois n’était pas trop mauvais et en quantité suffisante et qu’un timide rayon de soleil perçait enfin les nuages.

Jeannot, décidé à faire un peu de ménage dans le gourbi avait sorti ses affaires pour tenter de les faire sécher. Voulant faire un peu de place sur la banquette, il prit les trois  boules qui s’y trouvaient et les lança par-dessus le parapet en direction des Allemands, en précisant qu’il était inutile d’engraisser les rats qui proliféraient dans nos abris.

Le soir venu, les guetteurs se mirent en place aux créneaux pour la garde de nuit, le ciel s’était entièrement dégagé et une faible lueur éclairait le no man’s land. Le caporal nous fit remarquer qu’il ne fallait pas confondre les trois boules de pain avec l’ennemi, car vu d’ici on aurait pu les confondre avec le crâne de trois soldats en train de ramper dans notre direction. La remarque vexa Jeannot que lui demanda s’il le prenait pour un bleuet.

La nuit fut calme et froide, il y eut bien quelques coups de feu sur notre droite, mais rien de bien inquiétant. En revanche, lors de ma dernière faction, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je m’aperçus que les boules de pain avaient disparu. Le caporal constata la chose, s’en inquiéta et fit une enquête. Pour les uns c’étaient les rats qui les avaient dévorées, pour d’autres quelqu’un les avait récupérées, pour le caporal l’affaire était grave. Si personne n’avait rien vu, c’est peut-être qu’une des sentinelles s’était assoupie à son poste, mettant ainsi en péril la sécurité de tous. Pour éviter des ennuis avec la hiérarchie, l’affaire en resta là.

Nous savions tous que les Allemands apprécient notre pain de boulanger qui ne ressemble en rien à leur pain guerre, mais de là à sortir de la tranchée pour récupérer trois boules dans la boue, il y avait un pas.

Dans les jours qui suivirent la ration de pain étant toujours copieuse, je récupérais une boule de pain et la mis dans ma musette. Le soir, alors que j’étais de veille aux avant-postes, je décidais de m’amuser avec les boches. Ici, nos tranchées sont tout au plus à trente mètres des leurs, parfois moins. Alors, souvent, on s’injurie à qui mieux mieux. C’est une drôle de situation. Je leur ai lancé la boule de pain, pensant que ça leur ferait plaisir. Ils m’ont répondu par une grêle de coups de cailloux. Une demi-heure plus tard, je perçus clairement des appels «  Brot, pain, bite, s’il vous plait… ». Auraient-ils changé de disposition envers nous ? Ils n’eurent rien de plus, mes réserves étant épuisées.

Par la suite, à quelques reprises, j’ai renouvelé l’expérience ; il n’y eut plus de grêle de cailloux mais une fois ou deux de petits cadeaux en retour, un petit paquet bien ficelé, emballé dans du papier journal et lesté avec une pierre, contenant saucisses ou cigarettes. Quelquefois je n’atteignais pas mon objectif et la boule restait accrochée aux barbelés, je craignais alors qu’un gradé pointilleux me reproche mon comportement envers l’ennemi. « Fraternisation avec l’ennemi », il ne faut pas jouer avec ça. Je mis donc un terme à mon petit jeu.

Peu de temps après nous partîmes au grand repos pour une dizaine de jours. Un repos que je mis à profit pour dormir, laver mon linge, m’épouiller et dormir encore. Mais après trois jours de calme, les revues d’équipements, les exercices et les cérémonies militaires mirent un terme à notre tranquillité et sept jours plus tard nous repartions vers un secteur inconnu avec un nouveau chef de section, l’adjudant Scarro ayant été évacué vers l’arrière pour une « mauvaise grippe ». J’appris par la suite qu’il était décédé des suites de cette maladie.

En même temps que ce changement de secteur, ma vie fut complètement bouleversée. Sur proposition de mon capitaine, je fus affecté au poste de commandement du régiment et attaché au service de l’officier adjoint, le capitaine Colin. Ce changement d’affectation avait fait de moi officiellement un secrétaire, traducteur occasionnel, mais avant tout un « bon à tout faire ». Cette situation qui m’avait éloigné des tranchées de première ligne faisait plus d’un envieux et je m’aperçus alors que l’on est toujours un planqué ou un embusqué aux yeux de quelqu’un. J’en venais parfois à regretter mon ancienne vie et les copains de l’escouade.

Un matin, on vint me réveiller, avec l’ordre de rejoindre immédiatement le PC.

Le réveil fut d’autant plus brutal que je n’avais dormi que trois heures, il faut dire que la nuit avait été mouvementée. L’attaque ennemie de la veille s’était prolongée tard dans la soirée, l’artillerie allemande nous ayant copieusement arrosé.  Le PC du colonel reçut plusieurs obus de 150,  causant la mort de six hommes qui s’activaient autour de la roulante. Nos unités de première ligne avaient contre-attaqué et repris les positions enlevées le matin par les boches. Encore une journée pour rien, mais lorsque j’avais quitté le PC vers deux heures du matin, on comptait déjà 29 tués, 57 blessés et probablement de nombreux disparus.

Dès qu’il m’aperçut le capitaine Colin me demanda de le suivre, il me conduisit à l’arrière de la maison servant de poste de commandement. Là, deux fantassins assuraient la garde de cinq soldats allemands. Ils avaient le visage émacié, les yeux rougis par la fatigue et portaient une barbe de huit jours. Comme nos deux poilus, ils étaient couverts de boue de la tête aux pieds et leurs uniformes, bien que différents des nôtres, avaient  la même couleur « terre de Lorraine ».

À tour de rôle, le capitaine les a interrogés. L’un d’entre eux, visiblement épuisé, me demanda à boire et à manger. La popote ayant été détruite par les tirs de la veille, ils eurent droit à un peu de pain dur, de l’eau et un demi-bidon de pinard. Ce frugal repas, sans les rassasier,  leur redonna un peu le moral et ils ne cessaient de nous remercier. Le plus âgé devait avoir la quarantaine, il portait des galons de caporal et se prénommait Hans. Il parlait un peu français et répétait sans cesse « pain français bon ». Je lui demandais alors pourquoi il insistait autant. C’est alors qu’il me raconta une histoire qui me bouleversa.

Son récit était un peu décousu. Comme il voulait à tout prix s’exprimer en français, j’avais un peu de mal à comprendre où il voulait en venir. Il me raconta tout d’abord sa vie de misère dans les tranchées, la perte de plusieurs compagnons, les rats, les poux, le froid, la faim. En fait, rien de bien différent de ce que nous vivions tous les jours. Il finit par m’expliquer qu’un soir alors qu’il était aux avant-postes, il avait reçu une boule de pain venant des tranchées françaises. Bien qu’elle fut un peu souillée, il en sauva une partie et la partagea avec ses hommes. À partir de ce jour, Hans se porta volontaire pour les avant-postes, pensant que la manne serait au rendez-vous tous les soirs. Il n’en fut rien, mais il disait avoir reçu du pain à intervalle régulier, quatre ou cinq fois en un mois.

Je le regardais stupéfait, n’osant pas interrompre son récit.

Il regrettait que tout se soit arrêté aussi subitement que cela était survenu, il essaya de lancer des appels, mais rien n’y fit. Il se demandait même si le poste français était toujours occupé. Un soir n’y tenant plus et voulant en avoir le cœur net, il était sorti de la tranchée et s’était dirigé en rampant en direction de nos lignes, à peine distantes d’une quinzaine de mètres.

Son escapade fut de courte durée, nos sentinelles furent alertées par le bruit des boites de conserves accrochées dans les barbelés et ouvrirent le feu dans sa direction. Hans réussi à rejoindre son poste sans être blessé, mais l’alerte était donnée. Comme toujours en pareil cas une fusillade incontrôlée se déclencha sur deux ou trois cent mètres de front. Dans ce cas-là les hommes des deux camps, saisis de peur et redoutant une offensive, montent aux créneaux et tirent dans le vide. Des fusées éclairantes vinrent illuminer le secteur et des obus de minenwerfer et de crapouillot furent échangés.

Le poste de Hans fut touché de plein fouet par un obus, un de ses hommes fut tué et deux furent blessés. Après cette escarmouche cet avant-poste allemand fut abandonné.

Hans s’arrêta de parler, j’étais comme pétrifié par ce que je venais d’entendre, aucun mot ne sortait de ma bouche, il me demanda si ça allait mais je ne pouvais lui répondre.

Je mis un peu de temps à réagir, à présent c’était lui qui me regardait bizarrement. Lentement, mesurant mes gestes, je plongeais ma main dans la poche intérieure de ma vareuse et en sortis un petit étui métallique sur lequel était gravé un bateau à vapeur et dans lequel je rangeais un crayon, un porte-plume et un morceau de gomme. Étendant la main, je le présentais à Hans. À son tour il se figea, reconnaissant certainement l’étui à cigare qu’il avait lancé un soir en échange d’une boule de pain. »

Hans fut tué devant le fort de Vaux en mars 1916. Albert mourut de la grippe espagnole à l’hôpital Saint-Luc de Lyon en octobre 1918. Sur sa table de nuit, on trouva un petit étui métallique contenant un chapelet et deux feuilles de papier couvertes d’une belle écriture d’instituteur  relatant sa rencontre avec Hans.

Alpin 38

Publié dans:CONCOURS DE NOUVELLES |on 19 décembre, 2014 |Pas de commentaires »

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